Géopolitique montagnarde

40 ans de voyages montagne,cet année!

Du Kurdistan 1977 à l’Islande 2017, que de sentiers parcourus,que de pays traversés à pied,que de montagnes gravies!

En me retournant sur les traces laissées derrière moi, je m’aperçois que la géopolitique a dicté mon choix ou parfois les a imposé. A travers ces périples je peux relire la géographie politique de ces 40 dernières années! Et Dieu sait (bien que j’y crois pas) qu’elles ont été mouvementées.

Voyons quelques détails de cette route chaotique. Après la lecture de « La montagne des autres  » de Bernard Amy, nous voilà partis, 6 étudiants toulousains, au volant d’un minibus d’occase, vers les montagnes du Kurdistan, le Sat Dag, frontiére entre l’Irak et la Turquie. En 1977, à part de lire les recoins du Monde diplomatique,la question kurde ne faisait pas la une du 20 heures!

De la place d’Arreau, Pyrénées, jusqu’à Hakkari, Kurdistan, c’était déjà l’aventure.

Refoulés à la frontière bulgare, visas pas en règle, Istanbul by night, police politique turque nous refusant l’accès aux montagnes, attaque du minibus dans un village kurde, obligés de foncer dans la foule, nuits passées sous la protection des commandos turcs, voilà un résumé de mon premier voyage au Kurdistan. Nous avons fini notre périple sur les parois du Taurus .Une bonne entrée en matière pour les voyages suivants.

1978, les 6000 de la Cordillère Blanche.Les enseignants péruviens se laissaient mourir de faim dans les églises en signe de protestation. Deux fois dans les rues de Lima et Huancayo, nous sommes partis en courant, entrainés par la foule fuyant les blindés de l’Armée. C’était les années dures de l’Amérique du Sud, Pinochet au Chili, les généraux à Buenos Aires…

1979, direction l’Himalaya et le Ladakh avec qui je me pacserai pour 3 grands voyages. Kargil, après un jour de camion depuis Srinagar et c’est la découverte de l’Ayatollah Khomeini qui venait de quitter notre douce France, Le souk , musulman chiite,en pleine effervescence. Quatre ans plus tard, la traversée des glaciers de l’Umasi La au coeur du grand himalaya me fera sentir de plus près l’enjeu musulman dans ce paradis qu’était le Kashmir. Nos 3 porteurs boudhistes nous demandant les piolets pour traverser les villages perdus,se montrant ainsi armés!

Les voyages vont s’enchaîner, beaucoup de Népal, l’Himalaya Sud étant ouvert,au nord se dressaient les citadelles communistes de la Chine à l’Union soviétique.

Quelques 6000 plus loin, le mur de Berlin tombe! Les montagnes de l’Est s’ouvrent. On peut enfin pénêtrer dans les vallées du Caucase, du Pamir, du Tien Shan, de Mongolie…

Premier voyage à l’Elbrouz en 1994. Moscou est dans tous ses états, Eltsine gêre la grande Russie de manière chaotique, en Trump alcoolisé. De Minéral Vody, capitale russe du Caucase, on rejoint la vallée d’Adryr Sur, en longeant des centaines de convois militaires garés sur les bas cotés. 2 mois après notre ascension mouvementée sur le toit de l’Europe, la première guerre de Tchéchénie éclate avec son lot de massacre. Entre Moscou en plein éveil noctambule et le Caucase , deux visages de la Russie qui s’affrontent encore aujourd’hui.

Les 5000 africains gravis, je me tourne enfin vers mes rêves d’Asie Centrale. « Les Cavaliers « de Kessel, les photos des Michaud n’étaient pas pour rien dans mon choix.

L’année 2000 devait être celle du Pamir. Les billets sont pris, l’équipe formée, je finis ma saison d’accompagnateur pyrénéen quand un contact chamoniard me prévient qu’au Pamir Kirghize rien ne va plus, pénétration de talibans afghans. Des alpinistes américains deviendront célèbres grâce au livre tiré de leur aventure: »Au delà des limites » de Greg Child en ayant parcouru ce massif au moment ou l’on devait s’y trouver!

Ce n’est que partie remise. 2001, le 14 septembre on doit s’envoler pour Bishkek. Le 11, après avoir tiré mon dernier rappel dans la Garganta d’Escuaïn, le portable sonne, un copain du voyage m’appele »c’est la guerre! »Goguenard, je me moque de lui. 2 heures plus tard, devant la télé de mon bar préféré en Aragon, je vois avec tout le village réuni l’écroulement des tours jumelles.En 3 jours, toute l’équipe constituée pour le Tien Shan se débine. Sacrée Asie Centrale!

2002, sera le bon crû.Ascension du Korona Peak dans les Kirghiz Ala Tau, sous la conduite de Misha, jeune guide russe heureux de nous faire découvrir son terrain de jeu. Au cour d’une soirée de libations aux amitiés franco russes, il nous parle de sa dernière ascension au Nepal. Au mois de février suivant, en ouvrant ma revue préférée,j’apprends qu’il vient d’être désigné « piolet d’or » de l’année à Chamonix après son ascension de la face nord du Jannu, sacrée rencontre!

Du Parinacota, l’année suivante, en passant par le Thibet, Kathmandu assiégé par les maoïstes, le Kasbek et la Georgie, de nombreux treks professionnels, le Damavand, l’année dernière, chacun de mes voyages montagnards m’ont livré une lecture passionnante de la marche de l’histoire, collant au grand jeu de Kipling. Ce regard gagné, ces horizons partagés m’ont construit une géopolitique personnelle, empreinte de relativité. La montagne m’a fait traversé l’Histoire et je l’en remercie!

D’autres Montagnes…

« Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même » J. Kessel

 

                                   D’AUTRES MONTAGNES

 

 

            Septembre 2007, depuis la terrasse de l’hôtel de Dogubayazit, je contemple une dernière fois les neiges de l’Ararat ; la veille, à l’aube je me dressai au sommet de ce cône mythique, aux confins de l’Arménie, de l’Iran et de la Turquie.

Sentinelle avancée sur la route de la soie, voilà 30 ans déjà que je suis parti à ta rencontre depuis mes pyrénées natales !

Que de chemins parcourus depuis, que de montagnes exotiques et lointaines, rêvées, idéalisées, approchées et parfois gravies…..

30 ans, un petit bilan s’impose ! Pourquoi quitte-t-on sa vallée, aux contours bien connus pour un mois ou plus, vers une montagne lointaine, pleine de mystère, parfois de danger. Quelle est l’étincelle du voyage montagnard ?

Il y a la soif d’ailleurs, l’exotisme, la recherche de la difficulté, de l’inconnu, le toujours plus avec l’altitude et sa dangereuse ivresse, la mode aussi malheureusement qui piègent beaucoup d’entre nous, avec des retours parfois difficiles pleins de frustrations.

Pour reprendre Nicolas Bouvier « on croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait ».

L’étincelle, pour moi, fût souvent une lecture ou une rencontre et ma curiosité, l’envie d’aller voir le monde depuis « là haut », a fait le reste.

En 1977, le livre de Bernard Amy « La montagne des Autres » au titre si bien choisi, a été le facteur déclencheur d’une passion pour la montagne nomade. Voyage initiatique en minibus, jusqu’aux montagnes du Kurdistan, déjà en guerre.

La lecture de « Ararat, sur la piste de l’arche de Noé » d’Edouard Cortes, m’a permis cette année de fouler enfin ses neiges. Ce n’est ni la soif de l’altitude, toute relative d’ailleurs, ni la difficulté, il n’y en a pas, qui sont à l’origine de cette ascension, mais tout simplement les belles pages de Cortès.

Gravir non pas une montagne pour ses données géographiques, altitude, latitude ou pour son échelle de difficultés, mais tout simplement pour vagabonder sur les traces d’un mythe !

D’autres sommets atteints, au cours de mes pérégrinations ont pour origine d’autres histoires .

En voici quelques unes….

Commençons par la plus improbable ; parti il y a 10 ans vers le Mexique pour parcourir en routard avec ma compagne, le pays indien du Michoacan, je découvre l’histoire merveilleuse du Paricutin, ce volcan parmi les plus jeunes de la planète.

Dans l’après-midi du 20 février 1943, un paysan indien de la tribu des Purépécha, labourait son champ lorsque la terre se mit à trembler, à se soulever et à projeter des jets de cendre brûlante. Un volcan venait de naître ; Un an plus tard il faisait 400m de hauteur et sa lave avait englouti deux villages indiens dont les clochers émergent aujourd’hui des coulées fossilisées.

Actuellement le beau jeune homme se dresse à 2700 m d’altitude, toujours en semi-activité.

Nous voilà donc un week-end de Pâques plein d’effervescence mystique au milieu de la communauté Purépécha. Une cabane grande comme un lit 2 places nous sert de couchage. Après négociation, un jeune indien de 12 ans sera notre guide. L’itinéraire est compliqué, un véritable glacier minéral avec crevasses, fumerolles, vapeurs souffrées. La lave n’est pas loin !

Il nous faudra plusieurs heures à travers ce labyrinthe pour approcher le cône parfait du sommet et enfin admirer le cratère. Autour de nous la Sierra Madre et ses vibrations amérindiennes. La descente sur l’autre versant, immense dune de poussière volcanique, sera longue et pénible, sous la chaleur du printemps mexicain. Le retour au village se fera à cheval, Le Paricutin, l’ascension imprévue…..

Nous quittons l’Amérique centrale et ses volcans pour d’autres volcans, ceux de la Cordillère des Andes. Nous voici dans la fameuse allée des volcans en Equateur.

Tout s’enchaîne, l’équipe est bien acclimatée, Illiniza, Cotopaxi. Maintenant il nous faut choisir vers le sud, le Chimborazo et la barrière mythique des 6000m ou le nord, le marché d’Otovalo et le Cayambe.

J’avais lu que l’explorateur Humbolt celui qui a donné son nom au fameux courant de l’océan pacifique, jugeait que le Cayambé est la plus belle montagne dressée sur la ligne d’Equateur. Voilà la motivation : Je convaincs mes partenaires de poursuivre notre périple vers ce magnifique glaçon. Personne ne sera déçu.

Un des plus beaux parcours glaciaire que j’ai effectué, sur une meringue perchée à 5700m ! Crevasses, ponts de neige, séracs, aucune trace, nos deux cordées se relaient à tour de rôle pour trouver le bon cheminement. Parfois l’on se perd, obligés de revenir sur nos pas, parfois un mince pont demandant beaucoup de légèreté, nous permet d’accéder à l’étage supérieur ; un itinéraire épuisant mais fascinant.

Le lendemain, le marché d’Otavalo nous fera revenir sur terre. Le Cayambe reste le rêve accompli…

Partons vers le nord de l’Amérique, la Colombie britannique et sa « Wilderness » légendaire.

Par le biais des rencontres nomades, me voici à Whistler avec deux amis. Nous découvrons à coup de raid de 3 à 4 jours, les montagnes environnantes, clochettes et bombe à ours accrochées au sac, et la ceinture, le grizzly n’est pas loin.

Un soir, on rencontre Linda qui nous propose de passer quelques jours dans son lodge où elle organise l’hiver de l’héliski….

Nous voici partis après 30 kms de piste à travers des marécages, pins douglas et  moustiques ; aucun sentier, Linda se repère à des mini-balises accrochées dans les arbres, à dix mètres de hauteur, c’est le niveau moyen de la neige l’hiver quand elle passe en motoneige.

Au crépuscule, nous découvrons la bâtisse, au bord d’un lac, le grand luxe canadien !

Tout autour, au-dessus d’immenses forêts se dressent des sommets tout blancs, les langues glaciaires ne sont pas loin, le froid est vif !

Le lendemain sans carte, ni topo, notre choix se porte vers la calotte qui se dresse derrière le lodge « Powder Mountain » la montagne de la poudre (neige ou canon,).

L’ascension inconnue commence.

Pour rejoindre le glacier, il faut sortir des arbres, traverser des torrents à quatre pattes sur d’immenses troncs couchés, atteindre la moraine.

Bien entendu, je choisis le mauvais glacier celui qui mène à un col infranchissable. Retour sur nos traces, quelques longueurs dans un mur de glace grise, nous débouchons sur le plateau sommital.

Malheureusement le temps à passé, vers l’ouest le soleil se couche sur le Pacifique. Du sommet, on aperçoit sa masse sombre, couleur de plomb, crépuscule lumineux, inoubliable, mais le temps presse.

Nous empruntons l’autre versant qui nous mène sans difficultés à la moraine, sous les premières étoiles.

Deux heures après, les fenêtres du lodge apparaissent dans la nuit. Linda nous a préparé une soirée arrosée de vin Californien, le sommeil fut profond….

Expérience rare que cette Wilderness, où le montagnard a en permanence la conscience de sa fragilité. Aucun repère connu, tout à inventer, l’alpinisme des origines !

« La montagne des Autres, », la montagne Rencontre !

Hiver 2004, quelle fut pas notre surprise d’apprendre que Misha, notre guide russe, qui nous avait offert le Korana Peak au Tien Shan, venait d’être élu « Piolet d’Or » à Chamonix.

En toute modestie, il nous avait parlé d’une expédition au Jannu dans le Népal oriental. Il avait tout simplement gravi la face Nord !

Voilà quelques souvenirs lumineux que me laissent ces 30 ans passés autour des montagnes du monde.

Ces montagnes rêvées, ces montagnes rencontre, ces montagnes imprévues m’ont laissé une poussière dorée dans la mémoire. Comme le dit si bien l’alpiniste écrivain David Roberts :

« Nous nous sommes aventurés dans l’inconnu puis nous sommes rentrés à la maison, avec peu de réponses mais avec un sens de l’émerveillement enrichi – que pouvons-nous attendre de plus d’un voyage ? ».

Vivement le prochain…..

Eric DELCASSO